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Demain, le vote par Blockchain?

par 5 Juin 2020Blockchain

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L’Ă©pidĂ©mie de COVID 19 a rĂ©vĂ©lĂ© la nĂ©cessitĂ© pour notre systĂšme dĂ©mocratique d’adapter son systĂšme de vote.

L’Ă©lĂ©ction municipale 2020 aura fait couler beaucoup d’encre sur les conditions de son organisation. AprĂšs le scandale des assesseurs et prĂ©sidents de bureaux de vote contaminĂ©s par le coronavirus, la multiplication des recours judiciaires en vue d’annuler le premier tour, de nombreuses voix politiques se sont Ă©levĂ©es pour rĂ©clamer un vrai dispositif de vote Ă  distance. L’Ă©lĂ©ction amĂ©ricaine le dĂ©montre : le vote par correspondance a de nombreuses failles. PrĂ©somption de corrution, lenteur et lourdeur du systĂšme …

Comment mettre en place à un vote à distance qui offre des garanties démocratiques? En quoi la technologie blockchain pourrait-elle nous y aider ?

Les modalités actuelles du vote à distance

Un dispositif français trÚs restreint

En France, le vote à distance est peu utilisé car il est réservé à des circonstances bien particuliÚres.

L’article 22 de la loi du 22 juillet 2013 relative Ă  la reprĂ©sentation des français Ă  l’étranger prĂ©voit l’utilisation du vote par correspondance papier (vote postal) ou Ă©lectronique (vote par internet).

C’est le seul dispositif mis en place en droit français qui permet de voter à distance.

Le vote par correspondance postal a été institué pour le premier vote de la Ve République, soumettant la Constitution de 1958 au référendum populaire.

Il a Ă©tĂ© abandonnĂ© en 1975 en raison d’un trop grand risque de fraude, le matĂ©riel de vote ou le vote en lui-mĂȘme pouvant ĂȘtre falsifiĂ©s lors de l’acheminement postal.

Le vote par correspondance est d’ailleurs boudĂ© par les français de l’étranger, qui le jugent peu fiable, et lui prĂ©fĂ©raient le vote par internet 
. Jusqu’en 2017.

Trois mois avant l’élection lĂ©gislative l’ANSSI (Agence Nationale de SĂ©curitĂ© des SystĂšmes d’Information) a recalĂ© la plateforme de vote en en raison d’énormes failles de sĂ©curitĂ© entrainant des risques de piratages, qui est depuis suspendue.

Sa rĂ©ouverture n’est toujours pas prĂ©vue Ă  l’horizon 2022.

La problématique du vote à distance est que celui-ci doit malgré tout répondre à deux impératifs : préserver le secret et la liberté du vote, ainsi que la sincérité du scrutin.

Pour cela, le dispositif électoral ne peut souffrir aucune faille de sécurité.

Au-delà de ce dispositif, des machines à voter remplaçant les bulletins papier ont été mises en place depuis 1969 pour les électeurs résidant en France. Cependant ces machines à voter font polémique depuis leur création, car on leur reproche un risque accru de fraude.

CrĂ©Ă©es Ă  l’origine pour aider les personnes ĂągĂ©es, on s’est vite rendu compte Ă  l’usage que celles-ci n’en maitrisaient pas le fonctionnement et devaient ĂȘtre assistĂ©es d’un assesseur, corrompant le secret du vote. Elles n’ont, par ailleurs, aucun intĂ©rĂȘt pratique puisqu’elles obligent l’électeur Ă  se dĂ©placer dans son bureau de vote.

En consĂ©quence, ces machines n’ont convaincu ni les Ă©lecteurs ni les politiques, et sont de moins en moins utilisĂ©es.

Le retour du vote par correspondance pour le second tour des municipales ?

Alors que la date du second tour des municipales a été annoncé pour le 28 juin 2020, le vote postal fait son come-back.

L’association France Urbaine, qui regroupe les maires des grandes villes françaises, a Ă©mis plusieurs propositions en vue de faciliter le vote de ce second tour des municipales.

Parmi ces propositions, il y a le rĂ©tablissement du vote par correspondance Ă  propos duquel Jean-Luc MOUDENC, Maire de Toulouse et PrĂ©sident de l’association, estime qu’il « faciliter(ait) l’expression des personnes en situation de fragilitĂ© ou rĂ©ticentes Ă  l’idĂ©e de se rendre dans un bureau de vote ».

Le 2 juin 2020, le Sénat a adopté en premiÚre lecture une proposition de loi visant à simplifier le processus de procuration et réintroduire le vote par correspondance, « soit sous pli fermé, soit par voie électronique au moyen de matériels et de logiciels permettant de respecter le secret du vote »

Dans la mesure oĂč la plateforme gouvernementale de vote par internet a Ă©tĂ© suspendue jusqu’à nouvel ordre, on voit mal comment mettre en place un dispositif de vote par voie Ă©lectronique.

Quant au vote postal, il est loin de faire l’unanimitĂ©.

La question posée par le député Frédéric PETIT sur la réintroduction du vote postal a permis au gouvernement de donner sa position sur le sujet :

 « En dĂ©pit des nombreuses amĂ©liorations apportĂ©es au traitement du vote par correspondance, l’expĂ©rience a montrĂ© qu’il n’est pas possible d’anticiper toutes les anomalies susceptibles d’entacher la procĂ©dure, laquelle repose pour une large part sur l’Ă©lecteur et le soin avec lequel il respectera la procĂ©dure de vote par correspondance sous pli fermĂ©. Outre la complexitĂ© de la procĂ©dure pour l’Ă©lecteur, il faut Ă©galement souligner les difficultĂ©s logistiques et matĂ©rielles dans la mise en Ɠuvre du vote par correspondance. Le processus implique en effet une multitude d’acteurs (ministĂšre, candidats, imprimeurs, transporteurs, prestataire de mise sous pli, La Poste, transporteurs aĂ©riens, postes locales, Ă©lecteurs) et des dĂ©lais d’expĂ©dition des plis trĂšs contraints.»

De fait, si le gouvernement a plutĂŽt bien accueilli le volet de la proposition de loi visant Ă  simplifier les modalitĂ©s de la procuration, il ne cache pas ses rĂ©ticences Ă  l’égard du vote postal.

Le vote à distance chez nos voisins transfrontaliers et européens

Chez nos voisins europĂ©ens ou transfrontaliers, les mĂȘmes difficultĂ©s techniques et juridiques se sont posĂ©es dans la mise en place d’un vote Ă©lectronique.

La Belgique et l’Allemagne ont expĂ©rimentĂ© le vote Ă©lectronique par machine, et l’ont peu Ă  peu abandonnĂ© devant la complexitĂ© du dispositif, et son coĂ»t Ă©levĂ© par machines.

L’Allemagne, en revanche, a rĂ©ussi sa transition vers le pote postal il y a 50 ans. MĂȘme s’il a ses dĂ©tracteurs qui jugent le risque de fraude trĂšs important, l’équivalent allemand du Conseil Constitutionnel a estimĂ© que le plus important est de permettre Ă  tous les citoyens de voter.

Il est vrai que les cas de fraude (dĂ©tectĂ©s) lors de l’utilisation de ce dispositif ont Ă©tĂ© rares, mais les allemands sont connus pour ĂȘtre disciplinĂ©s.

Lors des Ă©lections lĂ©gislatives en SuĂšde oĂč le vote postal avait Ă©tĂ© mis en place, les socialistes ont accusĂ© la poste locale d’avoir dĂ©libĂ©rĂ©ment retardĂ© l’acheminement de leurs bulletins voire dans certains cas, refusĂ© de les acheminer, le sigle du parti apparaissant sur l’enveloppe.

Lors des élections municipales de Birmingham en Grande Bretagne, on a découvert que 1500 suffrages avaient été trafiqués par vote postal, la police ayant découvert une véritable usine de contrefaçon de votes postaux.

Toujours est-il que, pendant la pandĂ©mie, l’Allemagne a pu contrĂŽler le risque sanitaire lors de l’élection municipale bavaroise, le second tour ayant Ă©tĂ© organisĂ© uniquement par voie postale.

La Suisse avait mis en place un dispositif de vote par internet qu’elle a fini par abandonner à cause de failles importantes dans le code source de la plateforme de vote.

MĂȘme le dispositif mis en place par l’Estonie, leader europĂ©en en matiĂšre de vote Ă©lectronique, pose la question de sa sĂ©curitĂ©.

En effet, le serveur de vote est un logiciel libre, dont le code source a Ă©tĂ© publiĂ© par l’Estonie sur le rĂ©seau Github, par souci de transparence sur le protocole Ă©lectoral Ă©lectronique. Le gouvernement estonien a assurĂ© que la sĂ©curitĂ© du vote n’est pas corrompue, le logiciel client (situĂ© sur l’ordinateur de l’électeur) ayant un code source protĂ©gĂ©. Pour autant les deux systĂšmes communiquent et les hackers pourraient se servir du serveur pour infiltrer le systĂšme de l’utilisateur.

Le vote électronique, démocratisation nécessaire et nécessité démocratique

Le report du second tour des Ă©lections municipales est une premiĂšre historique qui va jusqu’à remettre en cause la lĂ©gitimitĂ© du premier tour, organisĂ© en plein contexte Ă©pidĂ©mique.

En effet, peut-on rĂ©ellement garantir la sincĂ©ritĂ© du dĂ©bat dĂ©mocratique lorsque les candidats ont Ă©tĂ© perturbĂ©s, voire empĂȘchĂ©s dans leur campagne, et avec un tel dĂ©lai entre les deux tours de l’élection ?

Les Ă©lecteurs vont-ils rĂ©ellement voter pour l’élection municipale, ou se servir de cette Ă©lection pour des enjeux plus « nationaux », c’est-Ă -dire apprĂ©cier la gestion de la crise sanitaire par le parti majoritaire ?  C’est bien la crainte de certains Ă©lus locaux.

Dans certaines communes, la faible (voire trÚs faible) participation des personnes ùgées avait déjà entrainé quelques surprises au niveau des résultats du premier tour.

Au-delĂ  de ces considĂ©rations politiques, on rappellera l’article 3 § 3 de notre Constitution de 1958 :

Le suffrage peut ĂȘtre direct ou indirect dans les conditions prĂ©vues par la Constitution. Il est toujours universel, Ă©gal et secret.

Le suffrage doit ĂȘtre universel, c’est-Ă -dire que tous les Ă©lecteurs français doivent ĂȘtre dotĂ©s de moyens leur permettant d’exercer leur droit de vote.

C’est d’ailleurs ce principe qui a justifiĂ© la mise en place du vote par internet pour les français de l’étranger, empĂȘchĂ©s physiquement de se rendre en bureaux de vote.

Nos aĂźnĂ©s ou ceux dont la santĂ© est la plus fragile ne mĂ©riteraient-ils pas la mĂȘme considĂ©ration, entrainant de facto une rupture d’égalitĂ© dans l’exercice du droit de vote ?

Les obstacles Ă  la mise en place du vote Ă©lectronique

On l’a vu dans les diffĂ©rents essais français et Ă©trangers, les impĂ©ratifs d’un vote Ă  distance sont les suivants :

  • garantir l’inviolabilitĂ© du systĂšme Ă©lectronique de vote
  • garantir la sincĂ©ritĂ© et le secret du vote, c’est-Ă -dire que l’électeur doit pouvoir voter de façon Ă©clairĂ©e, son identitĂ© doit ĂȘtre vĂ©rifiĂ©e, et son vote doit rester secret.

Or dans tous les dispositifs existants des failles et risques de corruption du systÚme ont été mis en lumiÚre.

Aux Etats-Unis, oĂč le vote est possible par machines et par internet, un rapport rendu fin 2019 par le SĂ©nat amĂ©ricain pointait l’extrĂȘme vulnĂ©rabilitĂ© du systĂšme de vote et un risque Ă©levĂ© de manipulation des votes des Ă©lecteurs.

Lors de l’élection prĂ©sidentielle de 2000, de nombreux bugs avaient Ă©tĂ© rĂ©pertoriĂ©s, entrainant notamment des problĂšmes de comptage des voix dans l’Etat de Floride.

Lors de l’élection de Trump en 2016, plusieurs Etats amĂ©ricains dont l’Illinois et l’Arizona auraient Ă©tĂ© la cible de tentatives d’intrusion qui auraient Ă©tĂ© perpĂ©trĂ©es par la Russie.

Les rĂ©sultats du vote par correspondance lors de l’Ă©lĂ©ction amĂ©ricaine 2020 sont d’ores et dĂ©jĂ  contestĂ©s par Donald trump avant mĂȘme la publication des rĂ©sultats dĂ©finitifs. En effet, le coronavirus a entrainĂ© une dĂ©sertion des bureaux de vote et une utilisation massive du vote par correspondance, ce qui allonge le dĂ©lai de dĂ©puillement des bulletins, dont le processus est arbitrairement fixĂ© par les Etats. En outre, il s’avĂšre que le vote par correspondance a Ă©tĂ© massivement utilisĂ© par les Ă©lĂ©cteurs pro-Biden lors de cette Ă©lĂ©ction.

La pratique a Ă©galement dĂ©montrĂ© que le vote par machine ne permet pas de garanties suffisantes du secret du vote, puisque le dispositif s’avĂ©rait trop compliquĂ© Ă  l’usage pour les Ă©lecteurs et nĂ©cessitait finalement l’assistance d’une tierce personne.

Le vote Ă  distance par le rĂ©seau Internet, n’est pas forcĂ©ment plus garant du secret du vote, puisqu’il nĂ©cessite un matĂ©riel de connexion ainsi qu’une connexion internet stable, ce qui implique dans la majoritĂ© des cas de procĂ©der au vote de son domicile.

Or, le risque de corruption du vote par des pressions de l’électeur au sein de son foyer n’est pas nĂ©gligeable, lorsque l’électeur n’est pas en terrain neutre, hors de la protection d’un bureau de vote.

En outre pour qu’un vote soit lĂ©gitime, il faut que la procĂ©dure de vote soit transparente. Or en votant par internet les Ă©lecteurs n’ont aucun moyen de contrĂŽler la transparence du processus Ă©lectoral, dont le dĂ©roulement leur Ă©chappe.

Dans un excellent article consacré au vote électronique, Chantal Enguehard résume ainsi cette difficulté :

Comme pour les ordinateurs de vote, la transparence directe ne peut ĂȘtre effectivement mise en place car les bulletins de vote sont dĂ©matĂ©rialisĂ©s. L’urne, les bulletins, le cahier d’Ă©margement sont remplacĂ©s par un dispositif qui «mime» l’existence de ces objets. Le processus de vote est ainsi dĂ©placĂ© du monde rĂ©el, dont l’expĂ©rience est à la portĂ©e de la majoritĂ© des citoyens, vers un monde virtuel oĂč les constats effectuĂ©s directement à  travers nos perceptions (la vue, le toucher, etc.) ne s’appliquent pas. Des possibles sans prĂ©cĂ©dent apparaissent. Alors que dans le monde rĂ©el il est impossible de modifier ce qui est inscrit sur un bulletin enfermĂ© dans une enveloppe scellĂ©e, dans le monde virtuel cette opĂ©ration est faisable et mĂȘme facile, elle peut porter sur un nombre important de votes, se dĂ©rouler en un instant et rester dissimulĂ©e lors des tests ou des expertises. Alors que dans le monde rĂ©el la vacuitĂ© de l’urne peut ĂȘtre vĂ©rifiĂ©e visuellement (car l’urne est obligatoirement transparente) et mĂȘme tactilement, il apparaĂźt peu vraisemblable de prĂ©tendre vĂ©rifier qu’une «urne Ă©lectronique» est vide en se fiant au seul affichage produit par un ordinateur.

Comment la blockchain peut résoudre les obstacles du vote à distance

Un dispositif quasi inviolable, transparent, et moins couteux

La blockchain permettrait un dispositif de vote bien plus sĂ©curisĂ© que l’utilisation du rĂ©seau Internet. La blockchain est un grand registre partagĂ© dont la technologie repose sur deux piliers :

  • La dĂ©centralisation des donnĂ©es qui sont partagĂ©es entre les usagers
  • La disruptivitĂ©, c’est-Ă -dire la suppression des tiers de confiance

On voit d’ores et dĂ©jĂ  tout le potentiel d’une telle technologie dans la mise en Ɠuvre d’un dispositif de vote Ă  distance.

La sécurisation de la blockchain par ses utilisateurs repose sur la problématique des généraux byzantins.

En informatique, c’est une mĂ©taphore qui vise Ă  rĂ©soudre une question essentielle, Ă  savoir garantir la sĂ©curitĂ© et la fiabilitĂ© dans la transmission d’une information Ă  l’intĂ©gralitĂ© des interlocuteurs.

DiffĂ©rents gĂ©nĂ©raux doivent coordonner une attaque Ă  des endroits Ă©loignĂ©s, et sans Etat-major pour commander l’opĂ©ration. Ils doivent communiquer entre eux mais Ă©galement tenir compte de la possibilitĂ© que parmi eux, se cache un traĂźtre.  DĂšs lors, l’attaque doit pouvoir ĂȘtre menĂ©e Ă  bien, et les informations transmises, malgrĂ© la prĂ©sence d’un ou plusieurs ennemis.

PremiĂšre Ă©tape, la blockchain permet de convertir n’importe quelle donnĂ©e en empreinte numĂ©rique cryptĂ©e, ce hash symbolisant le message qui doit ĂȘtre transmis.

DeuxiĂšme Ă©tape, la blockchain fonctionne par cryptage asymĂ©trique : nul besoin de se mettre d’accord sur un « code secret » pour dĂ©crypter le message, chaque usager possĂ©dant deux clĂ©s : une publique, visible sur la blockchain, et l’autre privĂ©e, qui n’appartient et ne doit ĂȘtre connue que par elle.

TroisiĂšme Ă©tape : la « blockchain » est en rĂ©alitĂ© un logiciel qui tourne sur tous les ordinateurs reliĂ©s au rĂ©seau blockchain, appelĂ©s « nƓuds » ou « nodes ».  Par exemple n’importe qui peut servir d’hĂ©bergeur au rĂ©seau en tĂ©lĂ©chargeant le logiciel Bitcoincore qui contient l’ensemble des transactions Bitcoin. Bitcoincore va valider les informations cryptĂ©es selon un processus bien dĂ©fini, qui repose sur le consensus et la force de calcul des ordinateurs du rĂ©seau. Cette puissance de calcul permet de rĂ©munĂ©rer les « mineurs », qui dĂ©dient de l’énergie pour faire fonctionner le rĂ©seau et sont rĂ©munĂ©rĂ©s par des frais de minage (dans la monnaie de protocole Ă©mise par la blockchain) lorsqu’ils sont les premiers Ă  rĂ©soudre le calcul. Ensuite, le calcul doit ĂȘtre validĂ© par au moins 51% des participants au rĂ©seau. Une fois le calcul validĂ©, un nouveau bloc contenant de nouvelles transactions est validĂ© et tĂ©lĂ©chargĂ© sur le rĂ©seau.

De fait, la blockchain est doublement sĂ©curisĂ©e : une falsification de la blockchain serait limitĂ©e Ă  l’ordinateur attaquĂ© (puisque chaque « nƓud » du rĂ©seau conserve une copie du registre), ou alors l’attaquant devrait prendre le contrĂŽle de 51% du rĂ©seau pour en compromettre l’intĂ©gritĂ©.

Ces trois mĂ©canismes, utilisĂ©s auparavant mais rĂ©unis pour la premiĂšre dans la blockchain Bitcoin, rendent, lorsqu’ils sont utilisĂ©s conjointement, le dispositif quasi infalsifiable.

En effet, pour corrompre la blockchain, il faudrait prendre possession de plus de la moitiĂ© des « nodes » du rĂ©seau pour rĂ©Ă©crire le registre. Autre difficultĂ© technique, il est impossible de modifier un bloc sans effacer l’intĂ©gralitĂ© des donnĂ©es qu’il contient.

Autre prĂ©cision importante pour bien comprendre ce qui va suivre : depuis 2016 on assiste au dĂ©veloppement des smart contracts, d’abord sur la blockchain Ethereum, et puis au-delĂ .

Un smart contract est un logiciel dĂ©ployĂ© sur une blockchain, et qui s’exĂ©cute automatiquement, en fonction de conditions prĂ©Ă©tablies, pouvant Ă©ventuellement s’appuyer sur un Ă©lĂ©ment « de la vie rĂ©elle » (l’Oracle).

Dans un article de 2016, François DORLEANS, fondateur de Stratumn, avait dĂ©jĂ  commencĂ© Ă  thĂ©oriser la mise en Ɠuvre d’un processus de vote sur la Blockchain, en prenant pour exemple la blockchain Bitcoin.

En modernisant et complétant son postulat de départ, voici comment pourrait se dérouler le vote de demain :

  • Chaque Ă©lecteur possĂšde dĂ©sormais une « carte Ă©lectorale digitale », contenant les donnĂ©es d’identification de l’électeur, chiffrĂ©es et reprĂ©sentĂ©es par une clĂ© cryptographique (une version publique, et une version privĂ©e, connue de l’électeur uniquement) ;
  • Chaque bureau de vote reprĂ©sente un « nƓud » de la blockchain et sera « full node », c’est-Ă -dire qu’il stockera une copie de la blockchain ;
  • La collectivitĂ© dĂ©tient plusieurs « jetons de vote », dont la dĂ©finition est donnĂ©e Ă  l’article L.552-2 du Code monĂ©taire et financier :

« tout bien incorporel reprĂ©sentant, sous forme numĂ©rique, un ou plusieurs droits pouvant ĂȘtre Ă©mis, inscrits, conservĂ©s ou transfĂ©rĂ©s au moyen d’un dispositif d’enregistrement Ă©lectronique partagĂ© permettant d’identifier, directement ou indirectement, le propriĂ©taire dudit bien. »

Ainsi, ce jeton contiendrait les donnĂ©es d’identification de l’électeur ainsi que les Ă©lĂ©ments du suffrage concernĂ© (listes, candidats, 
)

  • Lorsque l’électeur a l’intention de voter, les informations contenues dans sa carte Ă©lectorale, et la clĂ© privĂ©e connue de lui seul, doivent coĂŻncider avec le jeton qui lui correspond afin que celui-ci lui soit automatiquement transfĂ©rĂ© par la collectivitĂ©, par l’intermĂ©diaire d’un smart contract.

Il est possible de prĂ©voir une seconde condition au dĂ©clenchement du transfert, Ă  des fins de vĂ©rification de l’électeur et de la sincĂ©ritĂ© de son vote.

Par exemple, vĂ©rification Ă  360 degrĂ©s par vidĂ©o que l’électeur est seul au moment du vote, avec une sĂ©rie de questions destinĂ©es Ă  Ă©valuer sa capacitĂ©, par un assesseur du bureau de vote (qui pourra ĂȘtre physique ou dĂ©matĂ©rialisĂ©) ; feneĂȘtre de tir rĂ©duite Ă  compter de cette vĂ©rification pour exercer son vote, afin de s’assurer que les conditions de son exercice n’ont pas changé ; dĂ©tection des signaux Ă©mis par des appareils Ă©lectroniques (tĂ©lĂ©phone, ordinateurs, tablettes 
) dans un pĂ©rimĂštre dĂ©terminĂ©, afin de vĂ©rifier si la personne est bien isolĂ©e.

  • L’électeur qui a le jeton de vote dans sa carte Ă©lectorale/portefeuille peut ensuite le transfĂ©rer, au candidat de son choix, dans une « urne numĂ©rique » (symbolisĂ©e par la clĂ© publique du candidat)
  • Le vote est inscrit publiquement mais anonymement sur la blockchain, sous forme de lignes cryptographiques
  • Le candidat qui recueille le plus de voix est Ă©lu.

Le vote est plus transparent, plus rapide, plus simple, plus Ă©conomique, et infalsifiable.

Plus transparent, car avec un tel systĂšme, chaque vote est publiĂ© sur la blockchain et l’électeur se rĂ©approprie le contrĂŽle de l’élection : il peut visualiser l’urne virtuelle de chaque bureau de vote, voir se dĂ©rouler le processus dĂ©mocratique et se le rĂ©approprier.

Plus rapide, car les rĂ©sultats seraient instantanĂ©s. A l’issue du vote, les rĂ©sultats seraient immĂ©diatement accessibles et la procĂ©dure de dĂ©pouillement deviendrait inutile.

Plus sĂ©curisĂ© car si une fraude apparait sur un bureau de vote, l’ensemble des autres bureaux de vote auraient la copie originelle du bureau corrompu. Chaque bulletin de vote est aussi protĂ©gĂ© que s’il Ă©tait dans son enveloppe et dans une urne scellĂ©e.

Bien sûr, le mineur qui fait vivre et sécurise le réseau blockchain, en validant ces votes/transactions, doit recevoir une rémunération dans la monnaie de protocole.

Ça reprĂ©sente un certain coĂ»t pour l’organisateur de l’élection (frais de minage et frais de dĂ©ploiement des smart contracts), qui resterait thĂ©oriquement bien moins important que le coĂ»t actuel d’un scrutin (environ 200 millions d’euros pour l’organisation d’une Ă©lection municipale).

Il y a certains actifs de protocole qui sont moins couteux que d’autres. Pour cette raison, le Bitcoin est Ă  proscrire puisqu’elle peut entrainer des frais de minage importants avec un tel volume de transactions. D’autres cryptos actifs moins coĂ»teux peuvent ĂȘtre utilisĂ©es, l’Etat pouvant mĂȘme en dĂ©ployer un spĂ©cifique dont ce serait le seul usage.

Vote par blockchain publique ou privée ?

L’inconvĂ©nient technique majeur de l’organisation d’un vote sur une blockchain publique (Ethereum, par exemple) est que le grand nombre de « transactions » simultanĂ©es peut entrainer ce qu’on appelle un dĂ©faut de « scalabilité », c’est-Ă -dire un ralentissement du rĂ©seau Ă  cause de son engorgement.

De nombreux acteurs de la blockchain travaillent Ă  rĂ©soudre cet obstacle, par exemple avec l’utilisation du lightning network, procĂ©dĂ© consistant Ă  crĂ©er des canaux de second niveau Ă  travers la blockchain, de façon Ă  rĂ©duire la puissance de consensus Ă  atteindre et donc le coĂ»t ainsi que le temps de validation des blocs.

Cependant des failles de sĂ©curitĂ© ont d’ores et dĂ©jĂ  Ă©tĂ© constatĂ©es sur des projets utilisant le lightning network, ce qui dĂ©montre bien que la puissance du consensus est partie intĂ©grante de l’inviolabilitĂ© de la blockchain.

Cela Ă©tant, il parait, pour les mĂȘmes raisons, difficilement concevable d’organiser une Ă©lection officielle sur une blockchain privĂ©e.

Une blockchain privĂ©e fonctionne Ă  peu prĂšs sur le mĂȘme principe qu’une blockchain publique, Ă  ceci prĂšs qu’elle est accessible sur invitation, avec des usagers triĂ©s sur le volet.

De fait, elle a l’avantage d’ĂȘtre moins coĂ»teuse et plus rapide qu’une blockchain publique, mais a l’inconvĂ©nient majeur de ne pas prĂ©senter les mĂȘmes garanties de sĂ©curitĂ©, ainsi que de rĂ©introduire un tiers dans la sĂ©curisation des blocs, qui n’est plus assurĂ© par la communautĂ©.

Les obstacles qui restent à résoudre

On l’a vu, la blockchain a de nombreux atouts pour convaincre les politiques de son usage dans le systĂšme Ă©lectoral. L’utilisation de la blockchain pour le vote Ă  distance nĂ©cessitera cependant encore quelques rĂ©flexions pour qu’elle soit parfaitement adaptable.

La blockchain peut-elle permettre de garantir la sincérité du vote ?

Pour que la sincĂ©ritĂ© du scrutin soit garantie, il faudrait s’assurer que chaque Ă©lecteur a pu voter sans pression et que son identitĂ© a Ă©tĂ© certifiĂ©e.

DĂšs lors, rien n’interdit de concevoir la clĂ© cryptographique comme une symbiose entre une carte d’identitĂ© et une carte Ă©lectorale, les donnĂ©es cryptĂ©es sur cette clĂ© correspondant Ă  ces deux documents.

Au moment de voter, l’utilisateur doit utiliser cette clĂ©, qui peut ĂȘtre stockĂ©e dans une application smartphone, mĂȘme si le stockage « à froid » sur un dispositif de type ledger semble ĂȘtre le plus appropriĂ© pour garantir son incorruptibilitĂ©.

Pour s’identifier de maniĂšre certaine, il faudra que les Ă©lĂ©ments d’identification de sa « carte » ainsi que sa clĂ© privĂ©e correspondent aux donnĂ©es implĂ©mentĂ©es dans le jeton de vote.

Pour certifier que son consentement est Ă©clairĂ©, qu’il est en capacitĂ© de voter et qu’il ne subit aucune pression, on peut imaginer que l’électeur se filme Ă  360 degrĂ©s et rĂ©ponde Ă  une sĂ©rie de questions destinĂ©es Ă  Ă©valuer son niveau de capacitĂ©.

La blockchain peut-elle ĂȘtre accessible Ă  tous et garantir le secret du vote ?

On le savait dĂ©jĂ , mais c’est apparu de façon encore plus Ă©vidente pendant le confinement : 1 français sur 10 n’a pas accĂšs Ă  Internet de son domicile.

Cependant, le dispositif de vote par blockchain demande beaucoup moins de contraintes que le vote par internet, qui nĂ©cessite de disposer d’une connexion pendant suffisamment de temps pour valider son identitĂ© et procĂ©der au vote.

Dans le protocole de vote par blockchain, il est tout Ă  fait possible d’imaginer que la premiĂšre Ă©tape du vote (vĂ©rification de l’identitĂ© du votant) soit rĂ©alisĂ©e offline, par le biais d’une application smartphone ou, pour ceux qui ne possĂšdent pas de smartphone, d’un dispositif externe tel qu’une clĂ© de stockage (type Ledger).

La connexion au rĂ©seau se fait uniquement pour la validation des smart contracts, ce qui peut s’effectuer trĂšs rapidement, en quelques secondes ou minutes.

Cette Ă©tape pourrait mĂȘme se faire par l’intermĂ©diaire d’un rĂ©seau public et gratuit (gares, restaurants
), puisque la sĂ©curitĂ© du dispositif est d’ores et dĂ©jĂ  assurĂ©e par la cryptographie asymĂ©trique.

En outre, il sera peut-ĂȘtre bientĂŽt possible d’utiliser la blockchain en se passant complĂštement du rĂ©seau Internet.

Un projet est ainsi en cours de développement au Vénézuela pour permettre de se connecter à la blockchain Bitcoin en utilisant des ondes radio longue portée.

On peut imaginer tout l’intĂ©rĂȘt pour les personnes ĂągĂ©es, qui ont souvent des difficultĂ©s majeures Ă  apprivoiser le rĂ©seau Internet, et qui se sentiraient beaucoup plus Ă  laise avec une technologie plus simple.

Il est tout Ă  fait possible de concevoir un dispositif leur Ă©tant rĂ©servĂ©, simplifiĂ© Ă  son maximum, dotĂ© d’une camĂ©ra vidĂ©o et de boutons, leur permettant de s’identifier, de vĂ©rifier leur capacitĂ© Ă  voter, puis d’exercer leur vote, sans aucune assistance extĂ©rieure, et sans risque de rĂ©vĂ©ler leur vote.

Le secret du vote serait ainsi doublement garanti par la blockchain, d’une part parce que toutes les Ă©tapes du vote seraient ultra sĂ©curisĂ©es, d’autre part parce qu’à aucun moment le vote ne peut ĂȘtre rĂ©vĂ©lĂ© Ă  un tiers.

***

En conclusion, il devient de plus en plus Ă©vident que le vote « papier » a d’ores et dĂ©jĂ  trouvĂ© ses limites et constitue plus un obstacle Ă  la construction d’un processus de vote dĂ©mocratique, que son accomplissement. Certes, la modĂ©lisation d’un vote par blockchain soulĂšve encore de nombreuses questions, mais c’est une technologie qui semble avoir bien des avantages par rapport au vote Ă  distance tel qu’il est pratiquĂ© aujourd’hui en France.

En outre, l’Ă©lĂ©ction amĂ©ricaine a dĂ©montrĂ© que le vote dĂ©matĂ©rialisĂ© est une vĂ©ritable attente dĂ©mocratique mais que la plupart des Etats n’ont pas d’infrastructure adaptĂ©e.

par Maßtre Marina CARRIER, Avocat en droit de la Blockchain et des actifs numériques

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